En Andalousie, des musulmans renouent avec Al-Andalus
Dans le sud de l’Espagne, des musulmans cherchent à renouer avec une histoire souvent absente des récits traditionnels sur l’Europe. Entre les vestiges d’Al-Andalus, les rencontres avec les habitants et la vie en communauté, ils trouvent en Andalousie un sentiment d’appartenance particulier.
Certains s’y installent pour vivre leur foi plus sereinement. D’autres souhaitent mieux comprendre l’héritage islamique de la région. Pour tous, cette démarche dépasse la simple recherche d’un lieu de vie : elle permet aussi de donner une place à l’islam dans leur identité européenne.
En Andalousie, une vie plus proche de leurs convictions
Au-dessus du village d’Álora, dans les montagnes de la province de Malaga, Henrietta Szovati et son mari Ajmal Masroor développent un projet original. Leur maison, baptisée House of Andalus, doit devenir un lieu de rencontre autour de l’histoire islamique, de la nature et de la spiritualité.
Henrietta, une musulmane britannique d’origine hongroise, explique avoir eu du mal à se sentir pleinement intégrée au Royaume-Uni, où elle vit depuis 2001. Elle estime que sa religion y est souvent abordée à travers les débats politiques et les controverses médiatiques.
En Andalousie, son expérience est différente. Elle apprécie notamment les relations qu’elle entretient avec ses voisins, qui la connaissent d’abord comme une habitante du village.
Cette proximité se traduit par des gestes simples. Henrietta achète des produits locaux à son voisin Juan Garcia, qui l’aide parfois à récolter les olives. Ces échanges quotidiens ont contribué à lui donner le sentiment d’être chez elle.
Pour elle, pratiquer l’islam y semble également plus facile. Elle reste toutefois consciente de la montée des discours hostiles à l’immigration et à l’islam, notamment dans les campagnes du parti d’extrême droite Vox.
Al-Andalus, un héritage toujours vivant
L’attrait de l’Andalousie s’explique aussi par son histoire. Pendant près de huit siècles, des dynasties musulmanes ont gouverné différentes parties de la péninsule Ibérique.
Cette période a profondément marqué la région. Les palais, les forteresses, les décors géométriques et la calligraphie arabe témoignent encore de cette influence. L’héritage se retrouve également dans la langue, les systèmes d’irrigation et certaines traditions locales.
La chute du royaume de Grenade, en 1492, a mis fin au dernier pouvoir musulman de la péninsule. Pourtant, cette histoire continue de nourrir l’imaginaire de nombreux musulmans, y compris ceux qui vivent ailleurs en Europe.
L’historien et écrivain Tharik Hussain estime que cet héritage aide les musulmans européens à mieux inscrire leur identité dans l’histoire du continent. Il rappelle toutefois que l’histoire de l’islam en Europe ne se limite pas à Al-Andalus.
Pour de nombreux croyants, ces traces historiques constituent une preuve importante : l’islam ne représente pas seulement une présence récente en Europe. Il fait aussi partie de son passé.
Une maison pour faire découvrir l’histoire islamique
Le projet de Henrietta et Ajmal est né d’une question posée par leur fils alors qu’il était encore enfant. Lors d’une excursion en famille, le garçon avait remarqué la présence de vestiges et de noms liés à l’histoire musulmane dans le paysage andalou.
Cette observation a poussé Henrietta à réfléchir à la manière de rendre cette histoire plus accessible. Elle souhaitait créer un endroit où les visiteurs pourraient la découvrir à travers l’architecture, la nature, la cuisine et les traditions.
Le couple a acheté une ancienne ferme en 2024, après sept années de recherche. Le domaine s’étend sur environ 14 hectares et compte près de 400 oliviers.
La House of Andalus accueille déjà des séjours autour de l’art et du bien-être. Ses responsables souhaitent également organiser des activités éducatives consacrées à l’héritage islamique de la région.
À terme, ils prévoient de créer un jardin inspiré du Coran, avec des plantes mentionnées dans le texte religieux. Une bibliothèque est également en cours de constitution.
Le lieu ne s’adresse pas uniquement aux musulmans. Henrietta souhaite aussi accueillir les personnes curieuses de découvrir d’autres cultures et traditions spirituelles.
À Grenade, une mosquée construite après des années de lutte
L’histoire de la communauté musulmane actuelle se lit également à Grenade. La Grande Mosquée de Grenade, inaugurée en 2003, représente une étape importante pour les musulmans de la ville.
Sa construction a demandé près de deux décennies de démarches, de collectes de fonds et de négociations. Le projet a rencontré des obstacles administratifs et des oppositions locales avant d’aboutir.
Munira Mendonca se souvient de cette période. Installée en Espagne depuis la fin des années 1970, elle a participé aux premières étapes de la vie communautaire musulmane dans la région.
Née en Californie dans une famille catholique, elle a découvert l’islam au cours de ses voyages en Europe. Elle a ensuite rejoint un petit groupe de personnes qui exploraient également cette religion.
Au début, la communauté disposait de peu de moyens. Les fidèles se retrouvaient dans des espaces prêtés ou loués pour prier. Avec le temps, l’arrivée de nouvelles familles, notamment marocaines, a contribué à renforcer la présence musulmane à Grenade.
L’ouverture de la mosquée a finalement permis à la communauté de disposer d’un lieu de culte permanent, face à l’Alhambra et à son architecture emblématique.
Une histoire marquée par les persécutions
L’héritage musulman de l’Andalousie ne se résume pas aux monuments. Il comprend aussi une histoire de persécutions et de déplacements forcés.
Après la chute de Grenade, les musulmans ont d’abord obtenu des garanties de liberté religieuse. Celles-ci ont ensuite été progressivement remises en cause. Des conversions forcées et des restrictions culturelles ont frappé les populations musulmanes.
Au XVIe siècle, les révoltes des Morisques, descendants de musulmans contraints de se convertir au christianisme, ont été durement réprimées. De nombreux habitants ont été tués ou déplacés. Entre 1609 et 1614, l’expulsion des Morisques a marqué une nouvelle étape de cette histoire.
Aujourd’hui, certains musulmans installés dans la région souhaitent renouer avec cet héritage. Leur démarche ne consiste pas à recréer le passé, mais à mieux comprendre une partie de l’histoire européenne qui reste parfois méconnue.
Une nouvelle génération cherche sa place
Dans les montagnes des Alpujarras, au sud de Grenade, une communauté diverse s’est également développée. La ville d’Órgiva accueille des Espagnols, des Britanniques, des Marocains, des Algériens, des Africains de l’Ouest et d’autres Européens.
Certains sont attirés par le cadre naturel et le coût de la vie. D’autres recherchent une communauté plus proche de leurs convictions ou souhaitent renouer avec l’histoire islamique de la région.
Medina Tenour Whiteman, autrice, chanteuse et enseignante, connaît bien cette réalité. Née à Grenade en 1982, elle a grandi au Royaume-Uni avant de revenir en Andalousie en 2005.
Elle s’intéresse notamment aux liens entre la spiritualité, la nature et l’héritage d’Al-Andalus. Pour elle, les monuments historiques peuvent aider à se sentir enraciné dans une histoire ancienne.
Mais elle insiste aussi sur l’importance de la vie quotidienne. Vivre dans une communauté ne signifie pas seulement partager une religion ou fréquenter une mosquée. Il faut également créer des liens, apprendre la langue et participer à la vie locale.
Medina rappelle toutefois que l’expérience de l’intégration varie selon les personnes. La couleur de peau et les origines peuvent influencer la manière dont les musulmans sont perçus. Son mari iranien, souligne-t-elle, ne reçoit pas toujours le même traitement qu’elle.
L’Andalousie n’est donc pas une utopie. Les difficultés économiques, les divisions sociales et les préjugés restent présents.
Le sentiment d’appartenance se construit au quotidien
Les parcours de Henrietta, Munira et Medina révèlent plusieurs façons de trouver sa place en Andalousie. L’histoire d’Al-Andalus joue un rôle important, mais elle ne suffit pas à elle seule.
Les relations avec les voisins, l’accès à des lieux de culte et la participation à la vie locale comptent tout autant. Ce sont souvent les échanges les plus ordinaires qui permettent de créer des liens durables.
À travers la House of Andalus, Henrietta espère ainsi proposer un espace où chacun peut découvrir l’histoire islamique de l’Europe et réfléchir à sa propre identité.
Son projet reste ambitieux et exigeant. Il demande des moyens financiers, du travail et une attention constante aux ressources naturelles. Mais elle souhaite qu’il continue à se développer et à accueillir des visiteurs de différents horizons.
En Andalousie, la recherche d’un sentiment d’appartenance passe donc par un équilibre entre mémoire et vie présente. Pour ces musulmans, renouer avec Al-Andalus ne signifie pas vivre dans la nostalgie. Il s’agit plutôt de reconnaître la place de l’islam dans l’histoire européenne et de construire, aujourd’hui, des communautés ouvertes sur leur environnement.
























