Il y a plus de 100 ans, le mois sacré du Ramadan avait coïncidé avec la Première Guerre Mondiale. En 1915, le mois sacré a eu lieu du 13 juillet au 12 août. Alors que l’Europe était plongée dans la guerre avec la participation de soldats issus des différents coins du globe, nombreux étaient des africains et maghrébins de confession musulmane. L’armée française avait regroupé dans ses rangs environ 300 000 combattants issus du Maghreb, en plus des milliers de soldats musulmans parmi les 180 000 tirailleurs venus d’Afrique noire.

Le ministère de la Guerre à l’époque avait conscience de l’enjeu qu’allait poser le mois sacré et avait commencé à prendre ses dispositions dès fin juin 1915. Une dépêche officielle avait été publiée et décrivait les mesures à prendre vis-à-vis des soldats musulmans :

À partir du 12 juillet au soir, les militaires musulmans qui auront déclaré vouloir jeûner pourront prendre leurs repas aux heures suivantes : café du matin reporté au coucher du soleil. Déjeuner trente minutes environ après le café. Dîner vers 23 heures. En pays musulman, la rupture du jeûne est annoncée, chaque soir, par un appel à la prière. Cette pratique n’étant pas réalisable en France, les musulmans seront laissés, dans chaque groupement, libres de fixer le moment où ils croiront devoir prendre leur premier repas

Richard S. Fogarty, professeur de l’Université d’Albany aux États-Unis et auteur de « Race & War in France, Colonial Subjects in The French Army (1914-1918) explique que dès 1914 et les premiers mois de la guerre, le ministère de la Guerre avait ordonné aux officiers de donner aux soldats musulmans un peu de répit lors des fêtes religieuses et de leur permettre de prier en commun.

Cette tolérance et ces accommodements s’expliquent selon Richard S. Fogarty par un but très pragmatique voire politique. En effet, les autorités françaises craignaient à l’époque, l’éruption de troubles dans les colonies si les familles venaient à apprendre le manque de respect à l’égard de leur religion ou concernant d’autres pratiques culturelles au sein de l’armée. Le gouvernement était donc aussi soucieux de d’entretenir la loyauté de leurs soldats musulmans afin de ne pas risquer qu’ils rejoignent « leurs confrères de religion » qui étaient dans le camps adverse, celui de l’Empire Ottoman allié à l’Empire germanique.

C’était donc de la « bonne politique ». Toutefois, inquiets de voir leur foi mise à mal par le conflit qui faisait rage, quelques soldats musulmans avaient écrit aux autorités religieuses pour savoir s’ils pouvaient faire le ramadan sachant que les combats s’embrasaient de plus en plus. Pour leur répondre, deux importantes figures religieuses à Tunis et à Alger ont donné des fatwas permettant aux troupes musulmanes de rompre le jeûne. Dans l’un de ces textes parus en juillet 1915, le chef de la Zaouïa de Boghari en Algérie avait écrit :

O frères, il vous est permis de ne pas observer le jeûne pendant tout le mois de Ramadan et cela conformément aux paroles ci-après du Prophète La non-observation est une indulgence que Dieu vous a accordée. Le marabout exhorte ses coreligionnaires à témoigner leur dévouement au noble gouvernement de la République française.

Toutefois, même après ces fatwas, le ministère de la Guerre a continué à maintenir les mesures nécessaires permettant à la France de respecter et honorer les pratiques religieuses de ses soldats.

À ce propos, Richard S. Fogarty déclare :

Je ne pense pas que beaucoup de soldats nord-africains se considéraient comme étant chanceux d’être en France en 1915. Beaucoup d’entre eux combattaient involontairement, loin de chez eux, pour défendre une nation qui n’étaient pas la leur, et pour laquelle ils ne bénéficiaient pas des droits de la citoyenneté.

Pour l’historien, le dilemme dans lequel s’était retrouvé la France témoigne du fait qu’il existe des tensions sur la place de la religion dans la guerre pour une République « coincée entre son engagement pour la laïcité et la nécessité de continuer une bonne politique musulmane pour des raisons d’ordre colonial ». Une prise de position qui, 100 ans après, est toujours d’actualité en quelques sortes.

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